Rémy Pierlot

Exil Chez Soi n18

Par Maud Hagelstein
Illustrations de Remy Pierlot

Maud Hagelstein est docteur en philosophie, chercheuse et maître de conférences à l’Université de Liège. Passionnée, entre autres, par la théorie de l’image, elle a participé à la réflexion sur la transformation du MADmusée (Liège), en Trinkhall Museum, le musée des Arts Situés.

Durant le confinement, Maud a beaucoup écrit, et comme elle le dit elle-même, rien de ce qui peut ressembler à ses cours ou ses textes habituels. Parmi ces écrits sensibles, publiés dans une série collective sous le titre générique « Exil chez soi », un texte nous a particulièrement interpellés car il fait écho aux dérives systémiques de notre société que le corona virus a soudainement mises en lumière.

Un témoignage puissant qu’il nous semble indispensable de partager.

Rémy Pierlot

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Exil chez soi #18
La guitare de M.

Il y a 24 ans environ. M. était dans ma classe quand j’avais 16 ans. Elle adorait jouer de la guitare avec moi. Non pas au sens où on aurait joué de la guitare ensemble, pas du tout, mais au sens où elle s’était mise en tête – ce qui m’agaçait doucement – de faire de moi sa guitare. En plein cours et sans prévenir, elle se collait à moi, glissait son bras derrière mon dos, attrapait le mien, le tendait jusqu’à ce que nos poings noués soient pratiquement dans le visage de la personne assise à ma gauche, posait son menton dans mon cou, et faisait de mon ventre (qu’elle grattait ferme) la caisse de résonnance d’une guitare imaginaire que j’étais censée magiquement incarner. Parfois elle chantait, selon le tempérament plus ou moins conciliant de l’enseignant·e qui donnait cours. Le jeu de la guitare-humaine, qui sortait de nulle part, me semblait vraiment débile et ridicule. Je rigolais sans doute malgré tout, prise et surprise par ce contact enfantin.

Dimanche dernier. M. m’appelle pour me dire qu’elle est presque devant chez moi. Avec les enfants on l’attend sur le balcon pour qu’ils puissent lui faire signe. Dès qu’elle nous aperçoit, elle met son masque, nous salue d’en bas, les enfants tiquent mais ne disent rien, ils n’ont pas encore vu de gens masqués, ou seulement à la télé, pas de visages connus. Ils répondent timidement à ses questions pourtant chaleureuses. Je descends, je lui prends au passage une bière dans le frigo, je tends mon bras autant que je peux pour la lui donner (le mouvement est maladroit car je sens qu’elle recule quand je m’approche), et on part jusqu’à la rivière. Elle marche sur le trottoir d’en face, respectant scrupuleusement les distances. À cause du vent léger, de l’écart sanitaire, et de son masque, j’ai de la peine à entendre ce qu’elle dit. J’ai de la peine tout court. Je voulais la voir. Par message elle m’avait proposé : j’ai deux jours de off, je pourrais venir me promener, si ça ne te fait pas trop peur ? Je suis restée interdite. Je n’avais a priori aucune peur de la voir, je n’y avais pas pensé au fond, pourtant cette seule question m’avait déjà troublée, non pas que je soupçonnais avoir négligé des raisons objectives d’avoir peur, mais j’éprouvais soudain avec angoisse un monde que je ne reconnaissais plus, un monde où j’étais susceptible d’avoir peur d’être en contact avec une amie qui faisait de moi sa guitare il y a plus de vingt ans. Et ce dimanche, dans l’épreuve concrète de la distance, l’inquiétude remonte. Je comprends que j’ai simplement peur de cette peur dont je ne veux pas. Près de la rivière on s’assied dans l’herbe, à presque trois mètres l’une de l’autre, et dans ce dispositif inédit de conversation, on se met à parler, elle pose son téléphone sur ses genoux pour s’enregistrer.

Les semaines d’avant. Depuis plusieurs années, M. est infirmière spécialisée en soins intensifs et aide médicale urgente (SIAMU) – avant quoi elle a travaillé dans différents services hospitaliers, y compris en équipe volante. Récemment, elle a intégré l’équipe des soins intensifs d’une nouvelle clinique. Dans l’infrastructure hospitalière où elle se trouve désormais, 4 zones de soins intensifs communiquent deux par deux. M. travaille dans les deux services de soins condamnés pour le COVID. Dès les premières heures de la crise, elle a vu arriver des patients intubés, ventilés, immédiatement mis sur le ventre pour le recrutement alvéolaire. Les journées sont devenues très vite harassantes pour tout le personnel médical. La succession des nuits, le temps limité pour passer à l’horaire de jour et l’intensité du rythme des tâches à accomplir obligent les infirmier·es à puiser dans leurs réserves. Jeudi dernier M. s’est levée à la dernière minute, n’a pas mangé ni bu de café. Elle s’est habillée à l’extérieur du service. À peine arrivée, avant même d’avoir le temps de régler l’appareil qui la prévient des alarmes individualisées, elle voit qu’un patient désature, son tube est bouché, il faut extuber, réintuber – 2h pour le récupérer. Elle me raconte : ce gars, j’étais là quand on l’a intubé, il ne vient pas de Belgique, il ne parle pas français, quand son état est devenu critique, en pleine nuit, on n’a pas pu lui expliquer ce qu’on était en train de lui faire, moi je lui souriais derrière mon masque donc il ne m’a pas vu, j’ai juste mis ma main sur sa main, et lui il a croisé ses mains sur son torse d’une façon étrange, comme en signe d’acceptation, c’était troublant, je regardais dans ses yeux mais vraiment je n’ai pas su trop regarder, et je me disais il va peutêtre mourir, c’est peut-être le dernier regard qu’il a eu avec quelqu’un d’autre, je n’en sais rien, j’espère que non. M. fixe l’herbe quelques secondes. Puis me décrit la tenue dont elle s’équipe désormais avant de poser le moindre geste, cette tenue qu’on voit dans les médias : une charlotte sur la tête, une visière, un masque canard, une blouse bien chaude (j’entends bien trop chaude), des over-shoes ou des sabots spéciaux, trois paires de gants, vas-y pour ouvrir un paquet de compresses (elle rigole), avec tout ça tu n’entends pas très bien tes collègues, t’as du mal à respirer. Physiquement lourd, mentalement lourd. Elle me regarde et ses yeux ne sourient plus : quand je suis aux soins intensifs je vois le COVID, il n’est plus du tout microscopique, et ce que je vois me choque, me choque fort.

Rémy Pierlot

La journée file, à 19h30 on s’aperçoit qu’on n’a pas bu pas mangé pas pris le temps d’aller à la toilette. On n’en peut plus. On limite à l’essentiel pour reprendre ½ h plus tard, mais il faut aussi compter qu’on se déshabille puis qu’on se rhabille. M. m’avoue ne pas avoir le temps d’être aussi consciencieuse qu’elle le voudrait, et ça m’arrache le coeur de l’entendre dire ça. Elle voudrait prendre le temps d’expliquer aux gens ce qui leur arrive. Tout le monde sait que les infirmières sont précieuses pour amortir les craintes, entendre les questions, ou parfois poser au milieu des soins un geste gratuit qui apaise. Avant de rentrer, M. prend sa douche, mais comme il n’y a plus assez d’essuies pour les patients, on a demandé au personnel de s’essuyer avec des lavettes ou des essuies de vaisselle. Elle va dormir chez une collègue : elle a quitté sa colocation pour ne pas risquer de contaminer ceux avec qui elle habite, puis n’a pas le courage en rentrant de passer à l’eau de Javel tout ce dont elle a eu l’usage comme on lui demande.

Aujourd’hui. Tous les affects y sont passés. La peur au réveil. Les pleurs qui envahissent tout. Le découragement, la surcharge mentale et émotionnelle. La crainte de mourir. La perte de contact avec le réel. Les jambes qui flottent, le coton. Et poursuivre néanmoins en mode automatique. Être épuisée dans son costume de scaphandrier. N’avoir aucune prise. Vivre dans le film qu’on n’a jamais voulu louer. Se prendre un bus en pleine tronche, une vague, un tsunami. Se sentir abandonnée. M. ne se sent pas abandonnée par ses proches, non, ils sont là, comme ils peuvent, parfois trop. Elle se sent abandonnée politiquement. Le temps lui manque mais elle voudrait lire plus, se documenter, analyser les failles de gestion, les coupes récurrentes de budget, comparer les réactions selon les pays. Comment fixer pour de bon cette colère ? Elle peut compter sur les amis de La Santé en lutte pour donner du sens à ce qu’elle vit, et forger des solidarités qui peinaient sinon à se structurer. M. me dit qu’une hypothèse circule à cet égard : les infirmières ont longtemps été des religieuses, c’était un sacerdoce, un vrai dévouement. Il y a toujours au bout de nos gestes quelqu’un qu’on ne peut pas lâcher : on ne peut pas arrêter les soins pour se plaindre. Malgré ces résistances, l’organisation La Santé en lutte s’est constituée lors d’une assemblée générale de fin de grève au mois de juin dernier. Ses militants réclament des conditions de travail décentes pour le personnel de la santé. Pendant l’été 2019, M. s’est rendue à plusieurs réunions, puis une petite antenne s’est créée à Liège. Il y aura une manifestation en septembre, ou dès que possible, et M. espère que les gens qui applaudissent seront encore là et que des choses pourront changer. Qu’on pourra convertir cette émotion et faire valoir des droits. Aujourd’hui on fait face à une pandémie. M. sent que sa position se durcit : parce que vous êtes face à une menace de vie directe, ça vous inquiète de savoir ce qu’il se passe dans les hôpitaux. Mais moi ça fait treize ans que je suis là, j’ai toujours trouvé que nos conditions de travail étaient merdiques. J’ai traversé plein de services, j’ai vu comment on crève, et comment on soigne les gens. Des études montrent que moins il y a d’infirmier·es par patient·es, plus il y a de décès. On nous fait travailler dans des situations qui mettent le patient en danger. On n’a pas toujours les moyens d’offrir des soins de qualité. Le virus se traduit en statistiques mais ici on le vit au jour le jour. J’étais déjà en colère, au niveau de la pensée, là c’est en train de me bouffer un peu plus, ça s’installe dans mon corps, la colère devient de plus en plus concrète. M. me sourit à sa façon que je reconnais entre toutes, presque désolée de s’emballer. Je voudrais faire autre chose que l’écouter. Je voudrais la serrer contre moi. Je voudrais être une guitare. Je serai là pour manifester avec elle.

(Hony, dimanche 5 avril).