Fifi Cent travaillant à ses collages

Faire de l'humain plutot que du social

par Justine Müllers

Positionnant la création artistique comme élément moteur de son projet, La «S» Grand Atelier, en 2019, est finalement parvenue à revêtir le statut de centre d'art auquel elle s'identifie avec force et conviction depuis plusieurs années.

Pourtant, si l'obtention d'un tel titre semble légitime au vu de l'activité qu'elle développe, elle n'en reste pas moins une situation tout à fait inédite pour une structure avec un ancrage comme le sien. En effet, l'appellation officielle de «centre d'art» renvoie d'emblée à l'idée d'Art au sens institué, avec ses codes, ses logiques et surtout son marché.

Cependant, La «S» constitue en réalité une émanation des Hautes Ardennes (association assurant l'accompagnement et l'hébergement de personnes déficientes mentales) et il paraît donc, en ce sens, étonnant de la définir comme un lieu de production artistique alors que les intérêts guidant sa démarche devraient logiquement (et exclusivement) être de l'ordre du social.

Comment ce nouveau statut, et les réalités de terrain qu'il recouvre, peuvent-ils être compatibles avec la réalité médico-sociale d'une institution comme les Hautes Ardennes ?

Ces questionnements soulignent d'emblée déjà toute la complexité du projet mené ou plutôt, devrait on dire, du projet incarné par La «S» Grand Atelier car La «S» apparaît d'abord comme la concrétisation d'une vision : l'idée que les personnes déficientes ont un véritable potentiel créatif et artistique qu'il est possible de nourrir, de développer mais aussi et surtout de magnifier par la diffusion.

Donner naissance à La «S» c'est alors faire exister un espace entièrement dédié à l'activité de création en atelier où l'ensemble du corps encadrant, détenteur d'une formation artistique solide, a pour mission de «tailler des diamants bruts», c'est à dire de mettre ses propres connaissances techniques, sa sensibilité, son regard artistique mais aussi ses réseaux totalement au service de créateurs et de leurs univers/projets et ce, dans le but de pouvoir faire rayonner au mieux les compétences de ceux-ci. La création d'une telle structure signifie donc, en d'autres termes, la mise en place des conditions d'une rencontre entre deux mondes peu enclins à se rencontrer, celui du handicap et celui de l'Art avec un grand A. L'image est certes séduisante mais, à ce stade, il reste légitime de s'interroger quant à la finalité à laquelle répond vraiment ce projet.

Nous l'avons souligné, si La «S» ne se situe visiblement pas dans une continuité avec les pratiques menées par l'institution à laquelle elle se rattache, il semble évident qu'elle ne peut pour autant pas non plus s'inscrire dans une finalité purement artistique, et cela est bien sûr vrai. Pourtant, il n'est en réalité pas tant question de considérer l'importance de coller aux intérêts des Hautes Ardennes comme une nécessité ou une obligation (ce qui impliquerait quelque part l'idée de contrainte) que d'envisager finalement et tout simplement La «S» comme un projet 100% tourné vers l'humain, un projet qui englobe donc naturellement toutes ces préoccupations inhérentes à l'activité de l'institution mère. Un objectif commun certes, mais une trajectoire différente.

Car en effet, si le bien-être de la personne handicapée est au centre des préoccupations de La «S», le plan d'action ne consiste pas à accompagner la personne dans l'accomplissement quotidien de sa vie mais bien de lui permettre de faire tomber les barrières matérielles et symboliques qui entravent son parcours de vie, grâce à la valorisation chez elle d'une compétence qui est la compétence artistique. Ouvrir physiquement et symboliquement les portes de l'Art à la personne déficiente, c'est lui permettre d’apparaître aux yeux des autres non plus d'abord comme une personne porteuse d'une déficience mentale (aussi douée qu'elle puisse être dans le domaine de la création), mais véritablement comme un artiste, c'est-à-dire de se voir octroyer un statut, une identité qui le rend membre de la sphère sociale.

C'est l'investir d'une image nouvelle, vierge de stigmate, c'est lui rendre son humanité au sens de ce qui fait de nous des êtres humains reconnus et considérés dans la société. En ce sens, il ne s'agit donc pas d'un projet social mais bien un projet humain. La nuance est essentielle car elle définit à elle seule ce qui constitue toute la singularité du projet incarné par La «S».

Avec cet éclairage, on comprend donc que la finalité qu'on tentait d'entrevoir est double ou, plutôt, qu'elle comporte deux logiques s'articulant entre elles : l'artistique au service de l'humain.

«Faire de l'humain plutôt que du social» ce n'est aucunement prétendre opter pour une approche de travail qui se voudrait plus valorisante que ce qui se fait en structure d'accueil et hébergement. Ce n'est, en ce sens, pas non plus se détacher de toutes les réalités médico-sociales du travail habituellement mené avec les personnes fragiles pour ne garder que l'aspect confortable et glorifiant de la création et de la diffusion artistique.

Bien au contraire, le travail en atelier c'est un véritable accompagnement. Une autre forme d'accompagnement, un accompagnement à travers leur vie/parcours d'artiste. Mais c'est un travail du quotidien avec ses joies et ses difficultés, des difficultés qui nous amènent à conscientiser chaque jour davantage toutes les facettes de la fragilité (mentales, physiques mais aussi affectives). Le travail en atelier c'est donc aussi envisager la création de relations humaines fortes, d'une confiance, d'un attachement entre individus qui impliquent chez nous de grandes responsabilités sur le plan relationnel.

C'est pourquoi l'arrivée fracassante du virus Covid-19 et l’enclenchement du plan de confinement total des bénéficiaires de structures comme les Hautes Ardennes ont été un véritable branle-bas de combat au niveau des pratiques journalières de La «S», pratiques qu'il a dès lors immédiatement paru évident non pas d'interrompre mais de rediriger.

Car en effet, du jour au lendemain, ses artistes se sont retrouvés privés d'atelier, isolés, coupés de leur entourage et du monde sans comprendre véritablement la raison de cet arrêt complet des activités et des interactions humaines qui fut, à bien des égards, perçu comme une punition ou un abandon. Face à cette détresse insoutenable, La «S» a décidé de refuser catégoriquement sa mise à l'écart des réalités sanitaires et psychologiques, il faut le dire, chaotiques de la situation en institution. Se mettre au service d'êtres humains est un choix qui doit s'opérer sans aucune réserve, dans un climat paisible comme dans les situations compliquées.

Dès lors, maladie, angoisse, risques accrus de contamination, dépression et ambiance de mort n'ont pas suffi à remettre en doute la conviction de devoir toujours rester aux côtés des artistes et ce, quoi qu'il puisse advenir. Au-delà de ces considérations éthiques, Anne-Françoise Rouche aime également souligner que La «S», son histoire, son existence est totalement liée à ses artistes. Elle est comme un géant aux pieds d'argile. Ses fondements sont fragiles et, aujourd'hui, elle a pu constater toute la dimension faillible de son projet. En effet, si ses artistes venaient à disparaître, elle n'aurait tout simplement plus aucune raison d'exister.

C'est donc naturellement que les animateurs ont choisi de mobiliser toute leur énergie à trouver les moyens les plus sûrs et les plus efficaces pour se rendre quotidiennement dans les divers lieux de vie de l'institution afin d'aider, de rassurer, d'accompagner et d'apporter tout leur soutien moral et matériel aux personnes avec lesquelles ils avaient pu, au fil du temps passé dans les ateliers, construire et entretenir des relations humaines et artistiques fortes.

Et finalement, au fur et à mesure des jours passés en confinement, la magie de La «S» sa commencé à se produire. La création est rapidement réapparue comme une évidence pour certains, comme une arme, comme un rituel pour se reconnecter au monde d'avant ou comme un réconfort pour d'autres.

La création est apparue en chambre de confinement, en foyer, en maison communautaire, partout là où l'on ne l'attendait pas ...

Photos
(c) Delphine Groeven
(c) Simon Grandjean