Fragilité(s)

Pascal Cornelis

Pascal Cornélis

Dureté et rigidité sont compagnons de la mort.
Fragilité et souplesse sont compagnons de la vie.

Lao Tseu

Le temps semble s’être arrêté à l’arrivée du printemps 2020.

Face à une crise immense, ses contemporains ne semblent pas imaginer autre chose qu’une fermeture de la parenthèse temporelle. Cette fois, on imagine un retour aux normes et au « temps d’avant ». Alors, je sais bien que la valeur prédictive des sciences sociales est équivalente à zéro, mais l’histoire nous apprend quand même qu’après les grandes crises, il n’y a jamais de fermeture de la parenthèse. Il y aura un « jour d’après », certes, mais il ne ressemblera pas au jour d’avant.1

Dans cet entretien pour Mediapart, Stéphane Audoin-Rouzeau, historien de la guerre de 1914-1918, estime que nous sommes entrés dans un moment de rupture anthropologique.

En effet, il est fort à penser qu’il y aura un avant et un après « Covid-19 ». Cette affirmation à la fois anxiogène et porteuse d’espoir nous oblige à nous interroger sur cette société contemporaine, sur ses dérives et ses forces mais aussi et surtout sur notre propre positionnement en son sein.

Dès lors, je me plie à l’exercice en questionnant la passion qui m’anime depuis plusieurs décennies à savoir l’accompagnement d’artistes fragilisés par un handicap mental. Au-delà de la finalité artistique du projet de La « S » Grand Atelier, cet engagement repose sur une volonté de témoigner et de transmettre la qualité de la relation humaine que l’on peut développer avec des personnes qui, au premier abord, ne nous ressemblent pas.

La rencontre est un élément fondamental des rapports entre humains, elle conditionne la façon dont nous entretenons la relation à autrui.
L’autre est identifié comme semblable et, réciproquement, nous identifie comme semblable. Or, en apercevant une personne handicapée, l’attirance mimétique ne peut se produire immédiatement ce qui fait obstacle à la rencontre et dès lors à la relation.
Passée la peur primaire de l’inconnu, je n’ai pour ma part que très peu ressenti cet obstacle parce que la communication par la pratique artistique était le point d’accroche, le champ possible de la reconnaissance entre deux êtres humains. L’aventure humaine pouvait dès lors commencer…

Marie Bodson

Marie Bodson

En ce printemps 2020, au coeur de la crise sanitaire que l’on connait, ces certitudes sur une conviction désormais établie du compagnonnage avec des personnes porteuses d’un handicap se sont effondrées. L’évolution historique et linéaire de la prise en considération de toutes les composantes de l’esprit humain ne serait-elle qu’une douce illusion ? La question s’est rapidement posée à la lecture d’articles de presse alimentant la rumeur d’un « tri » dans les services de réanimation.
L’ombre de l’eugénisme et de la peste brune viendrait-elle assombrir mes convictions de justice sociale ? Cela devrait être inimaginable en 2020.
La fédération francophone, porte-parole des usagers des services de santé, s’en est inquiétée auprès de la ministre fédérale de la santé.

La coupole francophone des associations de patients a répercuté les interrogations qu’elle reçoit tous les jours. Parmi celles-ci, de nombreuses inquiétudes à dimension éthique, à propos du tri des patients covid-19 à prendre en charge en milieu hospitalier.2

Alors que les personnes porteuses d’un handicap sont considérées à risques, elles, parmi d’autres personnes fragilisées, ne seraient-elles donc pas prioritaires en cas de nécessité de réanimation ?
Quels paliers de civilisation avons-nous dégringolés pour en arriver là ? Ne nous trompons pas de cible, car ce n’est pas tant l’arrivée du Covid qui précipite le corps médical dans des pratiques antinomiques mais bien un système dont on voit désormais toutes les déviances au grand jour.
Cette pandémie n’est finalement qu’un terrible révélateur des mesures outrageuses que doit subir depuis des années l’ensemble d’un corps médical qui peine à trouver du sens à ses actions dans une politique de management néo libérale, de plus en plus déshumanisée.

Confrontée à la maladie de bon nombre de mes artistes, déficients mentalement et hébergés en foyer d’accueil, j’ai dû me résoudre à abandonner l’idée que ma perception alarmiste était exagérée... Dans la bataille qu’éducateurs et infirmiers mènent de front, un leitmotiv résonne comme une litanie : « les soigner coûte que coûte dans les foyers et éviter une hospitalisation où ils seraient seuls, sans accompagnement adapté et certainement pas prioritaires ».
Un ressenti partagé, une crainte du pire, glaçants.

Benoit Monjoie

Benoit Monjoie

C’est en partageant cette inquiétude avec mon ami et associé de toutes les aventures éditoriales de La « S » Grand Atelier, Thierry Van Hasselt, que m’est revenue à la figure la question de la perception de l’autre et de ses fragilités.
A propos d’un de nos artistes dont la santé était particulièrement préoccupante, il se révolte et ensuite, à son habitude, propose des solutions : « dans le cas d’une hospitalisation, si tu disais quel artiste il est, si tu envoyais ses publications, ne serait-il pas investi autrement ? » « Oseraiton laisser pour compte un artiste unanimement reconnu dans le champ de l’art brut et dans celui de la littérature graphique ? »
Par-delà, nous nous sommes interrogés : comment le statut d’une personne, reconnue pour l’une ou l’autre compétence (et pas uniquement dans le champ de la culture) peut-il influencer sa prise en charge ? La question est dérangeante.

Encore une fois, il n’y a pas lieu de faire le procès de la sphère médicale. Au contraire, je n’ose imaginer à quels traumatismes psychiques sont exposés les personnels soignants dans les dilemmes qu’ils sont obligés de trancher. Une position insoutenable et absolument opposée à leur engagement professionnel.

La problématique se situe ailleurs, de manière bien plus large, au coeur même de notre société contemporaine.
Nous vivons dans un monde où il faut être compétent et avoir du succès. (…) Le risque est de créer un monde qui ne loue que la force et la compétence. L’homme occidental contemporain est enfermé dans une peur croissante qui consiste à croire que, pour être accepté par les autres, il faut être « acceptable ». Et la société, plutôt que d’être alors un lieu de communion, de protection où le plus faible pourrait être le mieux protégé, devient un lieu d’exclusion où l’on compare l’être humain, soi-même, l’autre, pour voir s’il correspond à une norme, s’il a des chances, dans cet environnement menaçant de forts, d’avoir une vie acceptable.3

Le temps s’est arrêté en 2020, n’est-ce pas là un signal ? La crise sanitaire actuelle n’est-elle pas la révélation des dérives vertigineuses d’un monde en perdition ?
L’humanité n’a-t-elle pas atteint ses limites ? Chaque jour, une information nouvelle vient compléter l’inventaire des contraintes économiques, climatiques et à présent sanitaires qui assaillent le corps social. Face à elles, notre premier intérêt semble être de reconnaître les performances de nos capacités d’adaptation à la solde du productivisme et du consumérisme.
Comment imaginer le futur d’une société où la finalité commune est d’entrer dans la norme ?
Et quelle norme ? Ne vivons-nous pas une nouvelle forme de tyrannie ?

Il est impensable de nier, au nom d’une idéologie de quelque nature qu’elle soit, la personne humaine et singulière, au nom d’un idéal commun de croissance économique ou encore d’écarter le bien commun au profit des intérêts particuliers d’une minorité de privilégiés.

Carl Jung, pionnier de la psychologie des profondeurs, disait : Les crises, les bouleversements et la maladie ne surgissent pas par hasard. Ils nous servent d'indicateurs pour rectifier une trajectoire, explorer de nouvelles orientations, expérimenter un autre chemin de vie.

Benoit Monjoie

Benoit Monjoie

Alors oui, cette présomption d’eugénisme est l’occasion de se positionner. Il est grand temps de remettre la fragilité au coeur de notre culture et des préoccupations pour l’avenir de notre humanité. En ces temps d’incertitude et de douleur, il s’agit de rendre hommage à la fragilité qui, quoi que l’on en pense, est une composante intrinsèque de l’être humain.
Dans cette dynamique du changement, le handicap mental est un activeur, un outil qui agit comme un miroir car il nous renvoie à notre propre finitude et à nos propres fragilités.
Réfléchir au handicap mental c’est accepter la vulnérabilité de l’être humain, celle que l’on tente de cacher pour s’estimer être en adéquation avec la performance attendue par la société. Les contraintes culturelles, économiques et sociales nous imposent un rapport de force qui dévalorise la conscience de soi, du monde et des autres. Nos fragilités doivent être cachées, car elles nous gênent et risquent de nous faire subir le rejet ; la non adaptation est impensable…
Pourtant la fragilité est une condition même de l’existence, elle nous relie à notre intériorité singulière et subjective, elle fait de nous des êtres humains sensibles et non des humanoïdes.

L’acceptation de sa vulnérabilité et de sa propre finitude est un véritable défi pour chacun.
Il s’agit de dépasser la dépréciation, le jugement, l’enfermement dans des rapports de force mais aussi de donner à la révolte une possibilité de s’exprimer.
Cette exploration, telle que souhaitée par Jung, aura en effet la vertu de nous rendre notre dignité d’être humain capable de nous mobiliser pour une véritable réhabilitation du sensible, de l’humanisme dans son sens le plus noble
Sartre disait : vous êtes responsables en tant qu'individu, il faut s'engager au nom de sa responsabilité de personne humaine.

L'indifférence serait la pire attitude à adopter.

Anne-Françoise Rouche, mai 2020

1 Stéphane Audoin-Rouzeau entretien pour Mediapart le 12/04/2020
2 article publié sur www.lespecialiste.be/
3 Jean Vanier, fondateur de la Communauté de l'Arche, "La fragilité est au coeur de l’humain", 2013