Léon Louis (c) Nicolas Bomal

Léon Louis

Par Anne-Françoise Rouche

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La vie c’est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber.
Forrest Gump, Robert Zemeckis, 1994

Quand je pense à Léon, cette punch line hollywoodienne me revient en tête, car en effet l’arrivée de Léon Louis dans l’atelier de peinture de La «S» Grand Atelier, ni moi ni personne, ne l’avons choisie.

Et personne ne pouvait se douter qu’en cette journée de printemps 2002, j’allais tomber sur le chocolat le plus étonnant, le plus épicé et le meilleur que je puisse symboliquement déguster…

Sa famille ayant décidé de l’inscrire dans une institution, c’est accompagné de sa belle-soeur, Kikiss, que notre homme débarque un beau matin à l’atelier et décide à la seconde de cesser immédiatement sa visite des lieux. C’est là, là là là, qu’il veut rester. Une demi-heure plus tard, maculé de peinture, d’un geste sans ambigüité, Léon renvoie Kikiss à ses pénates, il a décidé, il sera peintre.

Parfait ! Un nouvel artiste et motivé avec ça !

Mais Kikiss ne m’a pas laissé le mode d’emploi ! Et puis un trisomique de presqu’un mètre quatre-vingt et plus de cent kilos, quand même c’est impressionnant !

Qu’est-ce que ça veut dire kaki ? amach ? apache ? awiya ? Aal ? Ah bon Aal c’est moi, ok Léon pas de problème !

Et Kapo ? ah oui c’est Fabian… il aime porter un chapeau… Et Krapoteux ? Le big boss ! C’est logique il s’appelle Périlleux…

Bon reprenons : les kakis, ce sont les filles mais c’est aussi Kaki bureau, la secrétaire de Krapoteux à qui Léon aime faire les yeux doux tous les matins. Amach, c’est le fromage, Léon les aime tous et en particulier ceux qu’il peut chouraver dans le frigo et aller déguster tranquillement aux toilettes…

Léon Louis (c) Nicolas Bomal

Apache ? ce sont les gens d’origine africaine, comme le curé de la paroisse, mais aussi Antoine, pourtant bon blanc bleu belge, allez savoir pourquoi…

Vous suivez toujours ? Et awiya ? alors là c’est très important nous y reviendrons plus tard…

Attention, ce vocabulaire plutôt poétique c’est par temps calme, car quand, aussi soudain que fulgurant, gronde m’poum (l’orage) dans la tête de notre artiste, nous avons droit à des m’en fous tonitruants qui ne sont finalement peu de choses par rapport à l’insulte ultime, le désormais célèbre kaku.

Les linguistes de La «S» s’interrogent toujours, Apache et Al n’ont jamais pu se mettre d’accord : kaku c’est « gros cul » pour l’un et « cocu » pour l’autre. Peut-être les deux ?

Mais Léon c’est aussi d’énormes câlins, des petits massages cervicaux ou des mots doux associés à des yeux revolver

Il serait réducteur de n’envisager Léon que par son attitude et son vocabulaire fleuri, car l’oeuvre est immense autant que ses coups de gueule et autres fanfaronneries.

Comment en vouloir à un artiste génial alors même qu’il vous enferme dehors, qu’il engouffre votre déjeuner, qu’il fait barrage à l’un de vos rendez-vous, qu’il claque le dos du consul d’Italie ou confond un conservateur de musée japonais avec un titi ?

Le titi c’est l’enfant et pas de chance pour notre invité japonais, sa stature a fait qu’il s’est retrouvé dans les bras de Léon, porté vers le plafond à coup de oh titi !

Mais finalement quelle chance car les enfants sont le talon d’Achille de notre colosse, il craque, il devient délicat, attentionné, ses grosses paluches s’approchant avec une infinie douceur…Les titis c’est l’avenir, Léon en prend soin !

Tant d’artistes contemporains ont souhaité faire oeuvre d’art totale, voire devenir eux-mêmes une oeuvre. Et bien Léon lui l’a fait, son travail plastique est immense, impressionnant, vibrant, à la fois puissant et sensible…Des kilos de peinture, des papiers impossibles à encadrer tant ils sont surchargés, des rouleaux craquelés d’encre, des fauteuils usés jusqu’à la corde à force de soutenir ce fier ardennais taillé dans du chêne.

Léon Louis (c) Nicolas Bomal

Léon est un artiste mais aussi un artisan du matériau acrylique, qu’il malaxe, triture, superpose et étale dans une gestuelle sûre et parfaitement maîtrisée. Pas de place pour le hasard, Léon c’est à la fois Permeke, Hartung, Pollock voire Dubuffet qui n’aurait certainement pas renié cet adepte de la matière picturale.

Et que dire de sa passion pour Basquiat (dit Môssieu) dont il a découvert un catalogue dans mon bureau et qui a influencé sa peinture durant quelques années, jusqu’à ce que toutes les pages du livre soient définitivement collées par accumulation de coulures de peinture. « Môssieu, il est ini » (je vous laisse traduire)

Mais comme promis, revenons-en à awiya, qui précisément se répète deux fois, awiya awiya, et qui signifie alléluia et donc par voie de conséquence, messe voire église, soit la véritable passion de notre homme. Au début des années 2010, la communauté des artistes de La «S» s’est prise de passion pour la religion, presque tout le monde s’y est mis…

De là est né le projet Ave Luïa1 (titre donné par un autre grand philologue de La «S», Marcel Schmitz) sujet bien investi par Léon qui en a profité pour nous montrer ses talents d’orateur d’oratoire ! En témoignent les photographies de N. Bomal où Léon endosse le costume ecclésiastique et la fonction qui lui est associée.

Par-delà, Ave Luïa a le mérite d’avoir permis à notre homme de faire émerger le nec le plus ultra de son oeuvre grâce à une série de monotypes dont le thème, le traitement et le jeu de négatifs génèrent une beauté mystique, profondément inspirée par la foi singulière de son auteur.

Après cette grande parenthèse de féconde création spirituelle, Léon a repris les ateliers, les peintures, les coups de gueule, les câlins et autres rites journaliers. Ensuite, petit à petit, il a pris du repos chez Kikiss, toujours plus fatigué, usé par la vie et toutes les aventures de son quotidien.

Et puis voilà, alors que dans cette crise du Covid, on voit poindre la lumière au fond du tunnel, alors que tous les artistes malades s’en remettent tout doucement et qu’on nous annonce la réouverture progressive des ateliers, Léon a poumé (est tombé), il est parti là-haut (le paradis) nous laissant sidérés et infiniment tristes, abandonnés…

En ce début de mai 2020, j’ai perdu mon Loulou, je n’ai plus envie de manger de chocolats.

1 Ave Luïa, est un corpus d’environ cinq cents oeuvres, intégré dans les collections parisiennes : abcd art brut/ Bruno Decharme & Antoine de Galbert.