Le temps des cerises

par Mathieu Morin

Version imprimable (format PDF, 2.5Mo)

Mi-mars dernier, les français et nos voisins belges entrent dans une période inédite en se faisant confiner subitement et ce pour une durée indéterminée rejoignant ou précédant la plupart des autres pays du monde touchés par le virus du Kongolin*. Pour la plupart d’entre nous, il s’agit bel et bien d’une expérience complètement nouvelle. Certes, on est tous restés, un jour, enfermés dans nos chiottes mais moins d’un quart d’heure et à moins de 2,63 milliards, ce qui ne peut donc en aucun cas être considéré comme un entraînement. La soudaine contrainte à s’isoler physiquement en cercle plus ou moins restreint, et même en un seul point pour d’autres, est une résolution (obligatoire) qui s’est vue le temps d’un pet de nonne devenir une vraie révolution à la fois personnelle et collective. Soyons clairs, les contextes sont multiples et chacun n’a pas vécu, ne vit pas et ne vivra pas cette expérience comme son voisin. On s’intéresse donc ici plutôt au phénomène de masse et au comportement du plus grand nombre. Les minorités de soignants, maraîchers, éboueurs et caissiers ayant d’autres malades, radis, poubelles et papier cul à fouetter, et on les en remercie. On observe, souvent par la fenêtre des réseaux sociaux, des courants d’air chaud provoqués par des évènements marquants prenant la forme de plus en plus attendue et cuculapraline du #JeSuisMachin.

Joseph Giavarini Joseph Giavarini

Joseph Giavarini dit «Le prisonnier de Bâle»
Collection de l’Art Brut de Lausanne

Ces mouvements, initiés par les réseaux, prennent alors pour certains la forme d’un véritable tsunami sociétal comme pour Charlie ou MeToo. Ce fût donc rapidement le cas, sous forme de clapping quotidien et de hashtags (et assez logiquement quoi qu’on puisse en penser) pour le soutien moral aux soignants largués en pleine merde sans la moindre petite bouée gouvernementale. Mais un autre phénomène de groupe particulièrement inédit et qui a pointé son nez seulement quelques jours après le début du confinement naît du constat que la plupart d’entre nous commençaient à se regarder les mains en se demandant clairement ce qu’ils allaient bien pouvoir en foutre. Un hébétement, un burnout inversé, le lent survol au-dessus de nos têtes d’un hydravion à sec perdant de l’altitude mais aux ailes de plus en plus souples et qui se mettent à battre. Tous les contextes étaient réunis : l’arrêt quasi-total de nos rapports sociaux, le ralentissement voire l’arrêt pour beaucoup de leurs activités professionnelles, la non-accessibilité d’une grande partie du manger culturel : librairies, bibliothèques, musées, cinés, bars etc.

Bref, très rapidement, un nombre plein de chiffres de confinés se sont mis à pétrir, faire pousser, broder, écrire, filmer, photographier, grattouiller, chanter, dessiner à qui mieux mieux avec cette phrase qui revient comme un colis de La Poste : «Je prend enfin le temps de...». Le tout bien sûr, compulsivement taggé et posté à l’interface du monde, inondant nos canaux tels des dauphins vénitiens. On peut quand même douter de l’idée simpliste que ce «déclic» créatif serait simplement dû à l’arrivée subite et donc inattendue d’un temps libre presque envahissant. Une sorte de peur du vide. Aussi peut-on observer en temps de crise, individuelle ou collective, que l’expression créative, puisque c’est de ça qu’on cause, est intimement liée à nos angoisses, nos joies, nos peines et à nos émotions en général. Un besoin d’expression primaire voire primal qui agirait donc comme un catharsis en ces temps aussi troubles que le fond de culotte de notre cher président juste avant l’Allocution. Un geste étonnamment instinctif qui se rapprocherait d’un sursaut de vie? Tiens donc.

Luc Durosoir

Musicien de tranchée et son instrument
©Luc Durosoir

Dans nos quotidiens lambada, l’expression artistique chez les non-artistes se retrouve à la limite confinée dans des cours du soir mais surtout confinée au plus profond de nous-mêmes, en retenue, comme une bête féroce avec une extinction de voix bien prostrée dans le fond de sa glotte. Ce langage enfoui et qui le reste trop souvent, le serait-il par une quelquonque pression sociale ? Une pression plus ou moins nourrie par notre système capitaliste ? (le manque de temps «libre», la compétition, le regard inquisiteur de l’autre, plus productif... ) et qui plus est dans une société occidentale ou la Culture (avec un gros Cul et donc difficile à bouger) a professionnalisé, rationalisé et conceptualisé l’art le réservant aux artistes professionnels et aux publics initiés ? l’Art aujourd’hui est considéré comme une activité pour les uns, un métier pour les autres, mais jamais considéré comme un sens ou un langage inné. C’est là qu’il y a peut-être une couille dans le potage. En occident, seule une chose travaillée pouvait être belle, la simple expression ne pouvait pas être considérée comme telle. Il a fallu attendre le XXeme siècle pour que l’art occidental commence à s’éloigner de cette idée et commence à incliner vers des modes de création artistique plus spontanés, mais la notion d’opposition entre ce qui est beau et ce qui est naturel n’a pas complètement disparu.1 La Culture serait en quelque sorte la chasse gardée de l’art. C’est cette petite société pyramidale recréée avec ses papes, amuseurs officiels, suivis copains clopant par la longue farandole aux odeurs de chanvre et de pastel gras des petits artistes à la petite semaine considérés comme des parasites bruyants et surtout improductifs. Il y a digression, j’en conviens, mais Knock Outsider Magazine est une tribune libre qui n’aime pas les lignes droites alors... Pendant ce temps-là, ma voisine au chômage technique viens de poster sur Insta un stopmotion «maison» d’une tranche de pain qui s’autotartine de confiture. Un film qui n’aura pas la Palme, certes, mais qui a l’honnêteté d’être réjouissant. Avec que des chefs d’œuvres, l’art se ferait chier. Revenons-en à notre bête du Gévaudan 2.0 : le Kongolin*, qui nous a confinés puis rendus créatifs. Cette expression artistique ou artisanale qui surgit hors de la nuit n’est-elle pas simplement une forme de langage universel et son terreau ne serait-il pas l’état de «crise» ou plus précisément la privation de liberté(s)? Plus le dénuement de liberté pointe son boulet, plus le besoin d’utiliser ce langage est prégnant et inspiré. Pour pousser le bouchon un peu plus loin dans cette idée d’expression artistique catharsis, parlons de moments extrêmes et émotionnellement insondables comme l’état de guerre, et en plus ça fera plaisir à Manu.

Léon LOUIS

Léon LOUIS (1957-2020)
La «S» Grand Atelier - Vielsam (BE)

Toutes les guerres, sans exception, ont par exemple leur lot remarquable de productions artistiques clairement liées aux préoccupations vitales des soldats : la mort, la peur, l’amour, l’humour, les victoires, l’angoisse du front, la camaraderie... Ce qu’on appelle l’art des tranchées pour les productions des poilus de 14/18 et souvent étiqueté dans l’art populaire, s’avère riche. On est pourtant à ce moment dans un grand trou béant fumant où tout est folie. Est-ce d’ailleurs la perte de toute rationalité qui fait sortir la bête aphone de sa grotte? Techniquement, les attentes entre les batailles sont interminables et laissent le temps à cette expression artistique. Malgré la fatigue physique et morale, les poilus créent. On s’apercoit que même le dénuement matériel n’y fait pas obstacle, obligeant les soldats à en réinventer les médiums avec ce qui leur tombe sous la main ou sur la gueule : douilles et éclats d’obus, cantines, casques ennemis... Comme une urgence. Il y a aussi cette pratique moins répandue mais tout aussi impressionnante de contraste, de feuilles de chêne évidées à la brosse par les poilus laissant apparaître, en positif, des motifs ornementaux. Un travail d’une précision de dentellière réalisé les pieds dans la merde et la tête pleine de morts. Sur ces feuilles, conservées délicatement dans des carnets ou des livres, des messages et dessins d’amour aux lointaines Thérèses et Augustines, des mémoires de batailles, des porte-bonheur, des promesses de revenir bien mieux monté qu’avant... Qui aurait pu croire que l’expression artistique irait se nicher dans des coins aussi sombres qu’inhospitaliers? Cette noirceur, les poilus l’essuyaient aussi en musique. «La musique, c’est un objet de résistance incroyable. Pendant toutes les guerres, les musiciens, qu’ils soient professionnels ou amateurs, ont besoin de jouer», dit Serge Hureau, directeur du Centre national du patrimoine de la chanson. Des instruments de musique étaient habilement façonnés à partir de boites de singe (Corned beef), de casques, de gourdes, de fil de fer, de balles... Au musée de la Musique à Paris, on peut se régaler des yeux du « violoncelle des tranchées», un de ces instruments rescapés devenu symbole et taillé dans une caisse de munitions allemandes, un instrument sans courbes qui sort tout droit d’un tableau de Braque. Le film «La France» de Serge Bozon (2007) en collaboration avec le musicien Mehdi Zannad (Fugu) rend aussi hommage à ces poilus, à leurs instruments fabriqués et aux chants improvisés de 14/18 à travers le récit d’un bataillon déserteur pour ceusses que ça intéresse.

«Perruques» ouvrières

Toutes les parties musicales y sont enregistrées en prise directe sans retouche et à même le tournage pour justement y retranscrire cette instantanéité. Le blues lui aussi est bien une création d’autodidactes née de la douleur de l’esclavage, où l’on retrouvait exactement cette même fureur d’expression dans le dénuement le plus extrème avec cette même pratique de fabrication de l’instrument quand celui-ci n’était pas la seule voix. Prenons maintenant un autre exemple de création dans un tout autre contexte, qu’on retrouve à différentes époques, du début de l’industrialisation à nos jours, mais qui ressurgit également dans les moments de lutte. La «perruque ouvrière». Encore une fois dans un contexte de tension et pas vraiment propice aux passe-temps. Les «perruques» d’ouvriers sont des objets fabriqués sur le temps de travail, qu’ils soient utiles ou purement décoratifs pour dans un sens, protester contre la production de masse et l’invention pernitieuse de l’homme-machine. Ici la production artistique/artisanale prend encore sa source dans la privation de liberté et via l’acte de désobéissance. Fabriquer un objet pour soi sur son temps de travail et avec des matériaux payés par et gaulés au patron devient alors partie intégrante et symbolique de la lutte. Un équilibre certainement inconscient que retrouve l’ouvrier en créant un objet singulier, une expression artistique ou artisanale en antithèse totale avec la notion de productivité répétitive et impersonnelle. Un acte, presque tragique, de se rappeler à sa propre humanité. Ici, un article super intéressant de Robert Kausman, ancien fraiseur chez Renault et perruqueur confirmé sur ce lien.

Que penser de l’art carcéral ? L’isolement par l’incarcération impose à son tour une destruction mentale et les prisonniers passent également par ses phases de création pour lutter contre cette annihilation. Joseph Giavarini dit «Le prisonnier de Bâle» dont les fabuleuses sculptures en mie de pain sont conservées à la Collection de l’Art Brut de Lausanne, préférait souffrir de la faim et conserver et modeler la mie du peu de pain qu’on lui octroyait. On est ici dans ce cas extrême de survie, au sens premier du terme, par l’expression artistique.

Anonymes, presse-papiers à inclusions diverses, fin XIXe-début XXe siècle

«Perruques» ouvrières
Anonymes, presse-papiers à inclusions diverses, fin XIXe-début XXe siècle.
Collection du Musée-atelier départemental du verre à Sars-Poteries
Conseil Général du Nord © Paul Louis.

Bon allez, finissons cette tartine de réflexions indigestes avec une dernière forme d’expression dans d’isolement. L’isolement mental cette-fois-ci. Le handicap mental, ( et on en est les heureux témoins avec des éditeurs comme Knock Outsider ), n’est pas une privation de liberté créative et bien au contraire, elle la transcende même, se défait volontiers de ses vilains habits gris sociétaux et se fout littéralement à poil (non sans plaisir) devant les yeux soit émerveillés, soit gênés, soit outrés, du «public» dont nous parlions quelques tartines plus haut. Cette privation de libertés, les handicapés la subissent bien assez au quotidien et dans notre monde adapté pour se l’imposer. Et c’est bien en ce sens noble que travaillent sur la longueur, des «centres d’art pour déficients mentaux» comme la «S» Grand Atelier de Vielsalm (Belgique). Sur cette prise de confiance en leurs talents et en la mise en valeur et à l’honneur de cette liberté créative. C’est aussi par la contemplation et l’étude de cet art libre que l’on prend conscience de l’impact de la société sur nos productions. Combien d’artistes dit «normaux» ressortent de ces centres, bouleversés par la liberté d’expression et la charge des œuvres de déficients mentaux. Nous autres artistes dits «normaux» sommes bien plus perméables aux modes, aux mouvements, aux regards et à la réception des publics. Et c’est en cela que l’art brut passionne et interroge de plus en plus de publics et notamment d’artistes. Euh... Attendez, oui bon d’accord, on est très loin de ma voisine et de son joli stopmotion Instagrammé, mais «Chaque pomme de terre s’exprime à sa manière» disait Dubuffet, ah non ça c’est Vico. Dubuffet il disait «Danser est le fin mot de vivre et c’est par danser aussi soi-même qu’on peut seulement connaître quoi que ce soit : il faut s’approcher en dansant. Qui n’a pas compris cela ne connaîtra rien de rien.».

Matthieu Morin Matthieu Morin

Travail de poilus 1914-1918 Feuilles de chêne ajourées
Collection Matthieu Morin

Aurions-nous donc tous «besoin» de cette expression artistique, autant que de la contemplation ou de l’errance intellectuelle que cette putain de course à l’échalote capitaliste tente de nous chaparder ? Alors réapproprions-nous nos mains et pétrissons, faisons pousser, brodons, écrivons, filmons, photographions, grattouillons, chantons, dessinons et finissons par étrangler cet empêcheur de tourner pas rond parce que, comme le dit Robert Guédiguian dans un article tout frais de cette semaine à propos de la crise profonde que nous traversons : «Le capitalisme se fout de l’avenir de l’humanité. Il ne contient d’ailleurs pas d’idée du monde, pas de morale. Il faut qu’on sorte de cette crise avec une prise de conscience. Qu’on oublie ce qu’on nous dit depuis tant de temps. Qu’on comprenne enfin que ce sont des conneries.»2

*Kongolin : Animal mythique à l’origine du Covid, imaginé il y a quelques semaines par Marcel, artiste résidant déficient mental à la «S» Grand Atelier, lui-même rescapé du KonnardVirus**
** KonnardVirus : Maladie due à la consommation de Kongolin.
1 LeRoi Jones «Le Peuple du blues - La musique noire dans l’Amérique blanche» 1963